La langue comorienne

Généralité

carte_bantu_km-150x150La langue comorienne ou shiKomori est la langue parlée dans l’archipel des Comores. Elle appartient à la famille des langues bantu, famille qui couvre pratiquement toute la moitié sud du continent africain, dans les pays comme : le Gabon, les deux Congo, le Kenya, la Tanzanie, l’Angola, la Zambie, le Mozambique, le Zimbabwe, la Namibie, le Botswana et l’Afrique du Sud. Elle est très proche du swahili avec lequel elle partage un stock important de vocabulaire commun et une civilisation arabo-bantoue.

grp_ling_km-150x150Le shiKomori se décline en quatre variantes dialectales qui correspondent chacune à l’une des îles : le shiNgazidja (en abrégé Ng) à la Grande Comore (ou Ngazidja), le shiMwali (en abrégé Mw) à Mohéli (ou Mwali),  le shiNdzuani (en abrégé Nz) à Anjouan (ou Ndzuani) et le shiMaore (en abrégé Mao) à Mayotte (ou Maore). Ces variantes se répartissent en deux groupes selon leur degré d’affinité : le groupe oriental comprenant le shiMaore et le shiNdzuani et le groupe occidental formé des parlers shiMwali et shiNgazidja. Ces deux groupes se distinguent essentiellement sur leurs phonèmes (sons) et sur la morphologie (forme) verbale de l’inaccompli (surtout le présent et le futur). En outre, le shiNgazidja se différencie des autres variantes par l’emploi très poussé de phénomènes d’amalgame (fusion de plusieurs éléments en un seul), d’élision (chute de voyelle ou de syllabe), d’épenthétisation (apparition de consonne ou de syllabe non étymologique à des fins purement prosodiques) et de troncation (abrègement d’un mot par suppression de sa dernière syllabe).

L’intercompréhension entre les locuteurs de ces différentes variétés ne pose pas vraiment de problème pour peu que chacun veuille bien faire un petit effort, surtout dans le sens allant vers le shiNgazidja.

Voici quelques exemples de phrase dans les différents dialectes :

  • (Ng) emndru ola hafu « cette personne est morte »
  • (Mw) imndru ile afu « cette personne est morte »
  • (Nz) umntru ule afu « cette personne est morte »
  • (Mao) umtru ule afu « cette personne est morte »

Nous voyons que les différences sont ici minimes. Mais, parfois elles peuvent être  importantes. Par exemple :

  • (Ng) emwana ngutseho « l’enfant rit »
  • (Mw) imwana ngetseho « l’enfant rit »
  • (Nz) umwana asitseha ou akutseha « l’enfant rit »
  • (Mao) umwana asutseha « l’enfant rit »

ou encore :

  • (Ng) ngariwaparao « nous les appelons »
  • (Mw) ngeriwahirao « nous les appelons »
  • (Nz) risiwaira « nous les appelons »
  • (Mao) risuwahira « nous les appelons »

Ici, il y a non seulement des différences d’ordre lexical, mais nous voyons aussi que la manière de conjuguer les verbes est différente (du moins au présent).

Dans les prochains chapitres, en insistant sur les dialectes shiNgazidja et shiNdzuani pour plus de commodité, nous verrons comment sont formés les mots, comment se font les accords, comment se conjuguent les verbes, etc. Bref nous apprendrons la grammaire du comorien.

9 commentaires

dans « mtru ulé afu », le « ulé » signifie qu’aussi bien celui qui fait le discours que son interlocuteur identifient, au moment du discours (oral ou à la lecture s’il est écrit), la personne dont on parle; La différence avec « mtru wuwo afu »? serait-t-elle dû au fait que la première expression sous-tend que l’on donne une information, qui n’est pas forcément recherchée par notre interlocuteur alors que la deuxième suppose qu’une question précise sur la personne nous a été posée par notre interlocuteur?
Ayant travaillé sur l’anjouanais, je suis une passionnée de notre parler;
merci de nous donner cette opportunité de mieux la connaitre;
bravo!!!!
chouhoura

Cette question sera abordée lorsque je traiterai la question du démonstratif. Comme vous le savez, nous avons, en comorien en général, trois degrés (Ex en cl. 1 : unu, uwo, ule) selon l’éloignement de la chose désignée/mentionnée dans l’espace ou le temps.

Bonjour,

Je trouve cet idée très intéressant et j’espère que de tout coeur que vous irez jusqu’au bout.
Toutefois, je me demande si en grand Comorien on ne dit pas yemndru wola hafu au lieu de emndru ola hafu.
yemwana ngutseho au lieu de emwana ngutseho.

Bonne réception

Cdt
Mhoma

Bonjour,
Vous avez en partie raison. Je dis bien en partie, car vous vous fiez uniquement à la prononciation. Vous êtes donc, sans le savoir, partisan de la notation phonétique. Or l’orthographe d’une langue ne peut pas se baser uniquement sur la prononciation phonétique. Ce serait trop complexe.

Dans une langue, la réalisation d’un son peut dépendre de son environnement. Pour ce qui concerne les voyelles, le comorien ne connaît pas d’attaque vocalique sauf dans quelques rares mots d’origine arabe (comme su’ala, Kur’ani) ou certaines interjections. On a donc tout à gagner en ne notant les sons « w » et « y » que dans les cas où ils sont nécessaires. Ceci est valable aussi bien pour le shiNgazidja que pour le shiNdzuani et les autres dialectes comoriens.

Dans l’exemple que vous avez cité, j’ai effectivement écrit « emndru ola hafu », mais il faut prononcer [yemndru wola…], car de toute manière la langue n’admet pas la prononciation ['emndru 'ola…] avec attaque vocalique.

En outre, cela facilitera l’énonciation de certaines règles orthographiques. Par exemple, considérons, en shiNgazidja, la conjonction ou préposition na (« et, avec »), on peut dire que la voyelle « a » de cette conjonction reste lorsqu’elle suivie d’une consonne, mais qu’elle s’élidée lorsqu’elle est suivie d’une voyelle :

Hali ndrovi na mhogo « il a mangé de la banane et du manioc »
mais
Hali endrovi n’omhogo « il a mangé la banane et le manioc »

Hadja na mwana « elle est venue avec un enfant (ou elle est tombée enceinte…) »
Hadja n’emwana « elle est venue avec l’enfant »

C’est ce qui se passe encore avec la particule d’emphase nɗa « c’est » : nɗami, nɗawe, nɗaye, nɗa zinu, etc où sa voyelle reste parce qu’elle est suivie d’une consonne (ici, m, w, y, z). La voyelle de cette particule tombe généralement dès qu’elle suivie d’une voyelle : nɗ’emwana, nɗ’ilo, nɗ’izo, nɗ’owana, etc.

C’est enfin un peu ce qui se passe en français avec les articles définis « le » et « la » qui conservent leur voyelle lorsqu’ils sont suivis d’une consonne, mais la perdent lorsqu’ils sont suivis d’une voyelle. Exemples :

le chemin
la table

mais
l’éveil
l’école
l’image

etc.

Un autre cas où les sons « w » et « y » ne sont pas nécessaires dans la notation. Il s’agit du relateur -o qu’on rencontre dans la conjugaison au présent progressif. Considérons les verbes -soma « lire » et -fikiri « réfléchir ». Conjuguons-les à la première personne du pluriel. cela nous donne :

ngarisomao « nous lisons »
ngarifikirio « nous réfléchissons »

Pourtant dans la prononciation, nous avons [ngarisomawo] et [ngarifikiyo]. Ce qui se passe, c’est que phonétiquement a+o = [awo] et i+o = [iyo].

Si on compare encore avec le français, nous avons quelques similitudes. Ex : baobab et biologie.

Enfin, là où les sons « w » et « y » sont nécessaires, il faut les noter. Pour mieux vous faire comprendre cela, considérons les verbes shiNgazidja -enɗa « aller » et -yela « se laver ». Vous voyez que dans le premier, il n’y a pas d’« y » alors que dans le deuxième, j’en ai mis un. Pourquoi ? Parce que ces verbes n’ont pas le même comportement quand on les conjugue :
tsenɗe tsiyele
hwenɗe huyele
henɗe hayele
renɗe riyele
mwenɗe myele
wenɗe wayele

Qu’est-ce qui se passe ? Pour le premier verbe, les voyelles « i » de la première personne du singulier et du pluriel et la voyelle « a » de la troisième personne du singulier et du pluriel tombe au contact de la voyelle du verbe. Tandis que la voyelle « u » des deuxièmes personnes se « labialise » (= se transforme en « w » au contact de la voyelle du verbe. Pour le deuxième verbe, toutes les voyelles se maintiennent devant la consonne « y » du verbe -yela.

Pour me résumer : pour écrire une langue, il faut des règles orthographiques qui s’appuient sur les réalités intrinsèques de cette langue. C’est ce que j’essaie de faire et de proposer.
Chamanga

Bonjour;
C’est une bonne initiative d’apprendre notre à travers nos Iles.

Merci
Kassim

bonjour,
il faut reconnaitre les efforts récoltes par Monsieur Chamanga pour la promotion de la langue comorienne. oui , au niveau de la linguistique formelle( interne) , votre travail nous aidera à comprendre la structure et le fonctionnement de la langue comorienne. mais je demande d’abord c’est quoi le shikomori? Est ce la somme des variétés régionales? comment est ce que vous pensez normaliser et normativer le shikomori sans tenir compte des macro variations? il y ‘a souvent un problème d’intercompréhension entre un locuteur anjouanais et grand comorien. Il s’agit pas d’un problème de variance ou variation linguistique, il peu s’agir d’un vrai décalage dans leur discours qui aboutit souvent à un malentendu ou incommunication. Pour être clair , les énoncés tous faits peuvent marcher pour expliquer la grammaire , la lexique mais la réalité fournit autre chose une fois que les locuteurs entrent en interaction. Ce que je propose , en même temps que vous faites parfaitement un bon travail sur la linguistique interne , pensez aussi à l’idéologie linguistique qu’il faut adopter pour que les comoriens ressentent l’importance d’apprendre leur langue. Les représentations et pratiques langagières , les discours politiques , les nouvelles technologies donnent plus de raison à la jeunesse de préferer les langues etrangères au shikomori. Nous devons penser à une langue unifiée pour eviter de tomber dans un piège d’une certaine généralisation d’un dialecte , chose qui pourrait avoir un impact négatif ou un rejet dans la communauté linguistique comorienne. Dans les quatre iles , on cherche à valoriser son parler en le considérant le plus souvent comme le plus prestigieux. bon, je m’arrete là pour aujourd’hui et j’espere que vous m’avez compris Monsieur chamanga. Merci!

Dans un forum de discussion des Consommateurs comoriens (consommateurskm), j’ai en partie répondu à votre interrogation sur le problème d’incompréhension entre les parlers comoriens, en particulier entre le shiNdzuani et le shiNgazidja. Je vais vous transférer ce texte.

Vous savez, toutes les langues du monde présentent des différences régionales qui sont parfois très importantes. Par exemple, en considérant le malgache, vous conviendrez que d’un bout à l’autre de Madagascar, en passant par le centre, les gens ne se comprennent pas toujours. C’est la même chose pour le swahili : il peut y avoir des différences très sensibles d’une région à une autre. Si vous prenez encore le cas de l’arabe maghrébin et l’arabe moyen-oriental, les locuteurs peuvent ne pas se comprendre. N’empêche qu’ils parlent tous … malgache, swahili et arabe. Pour comorien, c’est un peu la même chose. Apparemment le shiNdzuani et le shiNgazidja semblent différents. Mais si on regarde les choses en profondeur, on s’aperçoit que ce n’est pas si différent que ça. Il n’est donc pas impossible de construire à partir des différents dialectes comoriens, une langue standard, ou unifiée comme vous le dites. Le shiMwali est là pour nous le prouver. Ce dialecte est bien le résultat d’un mélange shiNdzuani/shiNgazidja et d’un substrat local.

Notre objectif n’est pas d’évacuer les langues étrangères de grandes diffusions comme le français, l’anglais ou l’arabe. Nous en avons besoin pour notre communication avec le reste du monde. Mais nous avons aussi besoin de notre langue qui fonde le socle de notre identité. La construction d’une langue standard ne doit pas être le travail d’une seule personne. Il demande le concours de plusieurs compétences. Encore faut-il que l’État s’y intéresse et s’implique vraiment. Les citoyens peuvent aussi exercer une pression pour l’amener à s’y engager.

Enfin, vous conviendrez avec moi que la situation aux Comores est particulièrement insolite. Trouvez-vous normal que le français soit la seule langue utilisée dans l’administration, excluant par la même occasion 90 % de la population qui ne la parle pas ?

Bonjour,
Je ne suis pas un novice en langue,mais je me demande pourquoi on abandonne l’écriture orientale,arabe de notre langue au profit de la syntaxe latine?
Merci.

A un certain moment, il faut faire un choix. Et ce choix a été décidé au temps d’Ali Soilihi. Et comme je le dis souvent, il nous faut éviter de tout remettre en cause à chaque fois qu’il y a un changement…

Ceci dit, votre question est tout à fait légitime. Car on pense que, puisque tous les Comoriens, ou presque, ont fréquenté l’école coranique, ils doivent savoir écrire les caractères arabes. D’ailleurs, pendant longtemps, ils se servaient de cette écriture dans leur correspondance familiale et tous les actes de la vie sociale, etc. Toutefois, il faut relativiser les choses. En dehors des villes (et encore), tout le monde ne savait pas écrire. En outre, l’écriture n’était pas codifiée, ce qui posait énormément de problème de lecture.

Aujourd’hui, une proportion importante de la population sait lire et écrire en caractères latins. Ces derniers ont l’avantage d’être faciles et assez répandus, du moins dans les échanges internationaux. Et après tout, ce ne sont que des outils. L’essentiel est qu’ils répondent mieux à nos attentes.

Enfin, considérant la difficulté de l’écriture arabe, certains pays, comme la Turquie, la Malaisie et la Somalie, l’ont abandonnée au profit de l’écriture latine. Ce sont pourtant des pays musulmans…

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